Préambule

Avant de lire ceci, allez vous chercher un verre (de vin, de préférence) et asseyez-vous dans un endroit bercé d’une douce lumière parce que ça risque d’être un peu long…
Il me faut aussi remercier ici Hervé Bizeul, qui par l'esprit de son blog, m’a donné l'envie de faire le mien pour y écrire ces lignes.

Vin ?

Je fais partie d’une génération bien née à l'aube des sixties et lancée sur les routes du travail au milieu des années 80. En effet, comme encore pas mal de mes compères d'aujourd’hui, je fus déclaré apothicaire par ces messieurs de la Faculté en 1985.
Même si, dans mon cas, mes parents m’avaient éveillé assez tôt au plaisir du vin, il faut tout de même reconnaître que mon foie et celui de la majeure partie des compères précités suintaient vachement le houblon à l’époque.
Quant à la tradition familiale, quand on servait une belle bouteille au repas, on la chambrait très souvent au coin du feu… ce n’était évidemment pas mieux que le houblon mais très relevant de ma connaissance du vin à l'époque.

Ce qu’on ignorait au jour béni de la remise du fameux parchemin facultaire, c’est que les muses d’un commerce de luxe n’allaient pas tarder à se pencher sur nos ego.
Notre société libérale est en effet ainsi construite pour trouver tous les moyens nécessaires pour te suggérer dans l’oreille : Petit, tu es grand maintenant, tu gagnes ta vie et tu devrais donc en profiter. Mets ton esprit scientifique et analytique au service d’un hobby de haute noblesse qui te procurera plaisir et t’élèvera dans la société : l’œnologie….

Là déjà, je vous vois venir… ce type est complètement parano et il va chercher à nous faire croire que si aujourd’hui, il vit par le vin, c’est de la faute des autres, de la société et de la mode, la vraie Fashion Victim, quoi !
La, je réponds que non, ou presque ; on reste toujours un peu maître de son destin dans ce genre de choix.
MAIS, il faut bien reconnaître qu’à peine accédé au statut de professionnel libéral (dans le domaine de la médecine, en plus) vous êtes rapidement assailli de coups de téléphone, de courrier ou de gentils délégués qui vous suggèrent à grands cris : Pourquoi ne vous mettriez –vous pas à déguster du VIN ? (Vous le savez tous depuis longtemps, le grand vin ne se boit pas, il se déguste).

Le cours d’œnologie

Dans la panoplie des muses du commerce du vin, il y a les « cours d’œnologie », l’arme ultime, le truc imparable qui va vous élever au nirvana de vos congénères…
Déjà le nom « Cours d’œnologie »… maintenant que j’y pense, qu’est-ce qu’on a pu être naïfs de penser qu’un « cours » par mois allait en 2 ou 3 ans nous élever au statut d’œnologue, (voire d’expert ou de fin dégustateur, pour utiliser des termes plus modérés) sans même le plus souvent mettre un pied dans un vignoble.
Mais si, je vous jure, et vous le savez bien, j’ai vérifié au moment d’écrire ces lignes, ça s’appelait bien cours d’oeno… et pour qu’on soit bien persuadé qu’on allait devenir des espèces de « diplômés », le bouquin qu’on nous remettait le premier jour du premier cours s’appelait « Syllabus ». Comme cela, au moins, on restait aussi un peu attaché au doux milieu estudiantin qu’on venait de quitter.
Dès le premier jour, donc, je ne ratai aucun de ces « cours », qui, en plus d’être très bien faits, étaient aussi didactiques, vu que par essence on y goûte ce dont on nous parle.
Le problème, si problème il y a, est que ces cours, le nôtre en tous les cas, nous formatèrent presque tous à l’amour du dieu Parkero-Ervéèfien, le Bordeaux. Pas le gros rouge de la grande périphérie libournaise, non, le modèle Grand Cru, celui que tout le monde doit connaître parce que c’est par la définition de ses gourous « un grand vin ». Et là, je dois avouer qu’ils n’avaient pas toujours tort, ces bougres de gourous, loin de là.

Il fallait juste avoir un petit capital bancaire libérable (ou empruntable), mais je vous le rappelle, nous n’étions pas en crise et comme je le disais aussi plus haut, d’une « bonne génération », celle qui a eu droit à commencer dans le pinard en se servant à pleines mains dans la série des « Trois Glorieuses », 88, 89 et 90. Ces vins très sublimes influencés par un climat très sublime, qu’on avait même décidé, à renforts de nouvelles technologies de rendre un plus rapidement prêt à boire, nous furent ainsi proposés à des prix… je vous dis pas. Seuls nos livres de cave de l’époque sont aptes à prouver qu’on payait le dixième voire le vingtième du prix d’un cru bordelais 2006, sans que les p’tis djeunes qui nous succèdent aujourd’hui ne nous envoient fissa vers l’asile de fous quand on en parle.
En plus des prix naturellement bas, tout était là pour favoriser notre bonheur en faisant d’un côté encore baisser ceux-ci par des offres alléchantes et d’un autre, en nous faisant tourner les têtes, entre autres, au moyen de prospectus toutes boîtes dignes de figurer dans « l’Or du Vin » des éditions Hachette: primeurs alléchantes, prix barrés lors des foires de septembre, 10% de ristourne supplémentaire à partir de 12 bouteilles, j’en oublie sûrement…

La résultante de tout cela, c’est que grand nombre d’entre nous eurent accès aux premiers grands crus classés bordelais comme on achète aujourd’hui un pot de rillettes au supermarché local. Et là, on s’est pas gêné, je peux vous le garantir,…non mais !

Mais je reviens au vecteur de transmission principal de notre quête du Walhalla du Grand Vin : le cours, quoi ! (réveillez-vous, que diable).
Lors de ces fort intéressantes sessions mensuelles, nous apprîmes, il est vrai beaucoup de choses sur le vin, ses différentes régions d’implantation, sa réalisation…
Je ne mentirai pas non plus en affirmant que tout cela restait quand même vachement « intra muros » de l’Hexagone voisin, mais à l’époque, notre petit royaume n’était-il pas un des plus grands importateurs de… Bordeaux, si pas le premier en ce qui concerne le Haut-Médoc.
Chose donc pas trop bizarre, pour enfoncer le clou jusqu’au fin fond de notre cervelle, en fin de cours, on nous proposait à la vente toujours de bien belles bouteilles de … devinez quoi ?
Et quand, par hasard, on nous proposait une autre région que celle que vous avez deviné, c’était pour nous affirmer que c’était aussi bon et structuré que ces grands rouges déjà tant cités ou ces splendides blancs aux aromes exotiques, comme Denis Dubourdieu avait si bien montré comment bien les faire.
Pour marquer l’obsession bordelaise des belges de l’époque (il y en a d’ailleurs encore beaucoup), les anecdotes ne manquent pas ; celle qui suit est peut-être la plus savoureuse :
Certains élèves de notre cours partirent tout de même à la découverte du vignoble lors du « Voyage Annuel du Cours », le VAC pour les intimes. Ils réussirent l’exploit d’emporter au départ, dans les soutes de l’autocar, le délicieux nectar bordelais, dont ils allaient découvrir la géographie et le reste, dans le but de boire ce même nectar in situ, soutenant à grands cris qu’après tout, c’est en Belgique qu’on a les meilleurs prix. Je jure que je n’invente rien !
C’est un peu comme si, dès la mission Apollo 12, les astronautes avaient emmené les sacs de terre lunaire de la mission précédente, parce qu’on ne savait jamais ce qu’on allait trouver dans le cratère suivant. Et après cela, on ose critiquer nos voisins hollandais quand ils amènent leur beurre en vacances.

Au bout du compte, ces belles premières années de « cours » nous avaient appris de la théorie, certes, mais nous avaient totalement formaté à son application.
Tout sauf nous ouvrir l’esprit…. L’essence pourtant d’un loisir dit culturel.
Et pour ne rien gâcher, puisque nous avions rejoint le troupeau béni des « amateurs de Grands Bordeaux », nous nous réconfortions mutuellement en comparant avec bonheur nos caves presque cependant identiques, véritables antres aux tanins structurés.
Je vous assure que mon premier Grand Bourgogne dégusté à l’époque m’a fait impression de vin dilué et puis… il y avait cette acidité, quelle horreur… quid de ces bons aromes de cassis lacté à la vanille ?

Cher lecteur, il fallait bien, avant de passer aux moments de bonheur oenophilique qui régissent mes jours (et une partie de mes nuits), que je vous entretienne de tout ceci (avec passion et excès, comme d’hab.) pour tenter d’exorciser ma naïveté de l’époque, non pas que je me considère plus érudit ou moins naïf aujourd’hui, mais au moins, et grâce à ce qui va suivre, je sais que je ne serai jamais l’OENOLOGUE (même pas de salon) qu’on a voulu faire de moi et de mes joyeux camarades de l’époque.

Un Ricain sachant cracher nommé Kermit Lynch

Comme je ne fais jamais les choses à moitié, je fus très vite tenté d’aller voir plus loin que les syllabi œnologiques de notre « professeur » et me mis à devenir oeno-bibliophage; comme quoi, on ne perd jamais ses vieilles habitudes d'étudiant fréquentant quand même un peu les bibliothèques.
La RVF et autres canards n’avaient pas le temps de prendre la lumière des étals de librairie qu’ils étaient dévorés sitôt leur sortie, sans parler des guides divers qu’aucun passionné n’a pu un jour ignorer.

Toutes ces parutions participaient à la consécration des glorieuses bordelaises de l’époque, mais il faut admettre qu’elles me parlaient de temps en temps d’autres vins et me suggéraient sans trop d’énergie qu’il existait d’autres régions que les 50 kilomètres autour de la capitale libournaise.
On a beau vous susurrer, on ne croit finalement que ce qu’on boit, et on ne boit souvent que ce qu’on a en cave ou dans la cave des autres, soit, à l’époque, la même chose.

Mais comme le montre souvent notre évolution, un accident peut toujours arriver et modifier le cours des évènements.
C’est en recevant régulièrement au pied du sapin et lors d’autres festivités des opuscules de la collection « Le Grand Bernard des Vins de France » dont nombre d’entre eux étaient aussi vivants qu’un ver de terre mort, desséché au soleil, que j’ouvris un jour une originalité de la collection, écrite façon chronique romancée, soit, « Mes aventures dans le vignoble de France » de Kermit Lynch.

Que les choses soient claires, il y a deux livres que je relis au moins tous les quatre ans, c’est le Seigneur des Anneaux et la chronique de Kermit Lynch, la Bible ou Kant dans le texte n’étant pas vraiment ma tasse de thé.

Avec ce bouquin, il y avait dès la couverture deux choses interpellantes : le mot aventure et le fait qu’un Américain autre que Parker savait cracher. Le Grand Robert était certainement tout aussi capable de le faire, son but n’ayant jamais été d’offrir après quelques mois son foie au musée mondial de la cirrhose.
Mais que pouvait-il y avoir de si « aventureux » dans les vignobles de France à l’époque d’Indiana Jones ?

Poussé par la curiosité, je fus conquis dès les premières pages et les dévorai au point, à la première lecture, d’en oublier d’aller dormir. Mon meilleur antidépresseur reste encore et toujours le chapitre sur le domaine Tempier.
Toutes les vérités bordelaises qui occupaient tel un envahisseur mongol mes noyaux gris étaient à la lecture de chaque chapitre en train de s’effondrer, et c’était un p’tit ricain qui en était la cause. Il venait de me faire découvrir une autre viticulture, faite de terroirs, de finesse, influencée par des viticulteurs tant terriens qu’issus de milieux intellectuels au service d’un idéal commun, faire le vin de leurs rêves.

Rien dans le monde du vin ne doit être une bible ou une vérité et toute chronique a ses excès, sa subjectivité, mais si vous n’avez jamais lu ce bouquin, il est réédité en poche avec des corrections…. N’hésitez pas un instant si vous ne l’avez jamais lu.
Me voilà donc, à la fin de cet opuscule, la langue pantelante tel le loup des cartoons, face à des tas d’interrogations basées sur le contenu de ce livre.
Encore fallait-il tenter d’y apporter des réponses. Nous étions en 1996, des évènements divers allaient m’y aider.

A la recherche des réponses ou l’aube de ma révolution vinique personnelle

Bien que le proverbe dise qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, il faut quelquefois quelques stimuli intenses pour sortir de son ânerie chronique.
Le livre de Lynch m’avait ouvert un œil mais cela ne fut tout de même pas tout de suite le buisson ardent.
Un évènement majeur allait déterminer mes changements de soif vinique : le pouvoir d’achat faisant souvent l’objet d’une sinusoïdale parfaite, il se fait qu’en 96, j’étais plus au fond qu’au top et c’est à ce moment, après deux millésimes moyens, que les bordelais profitèrent de leurs 95 et 96 pour faire une première fois exploser les prix, d’abord sur les primeurs, puis sur les foires.
Je dus me résoudre à oublier les premiers, seconds et autres crus libournais et donc me tourner vers ce que l’ami Kermitt m’avait si subtilement montré du doigt : les autres régions viticoles de l’hexagone.
Parallèlement, pour des raisons éducatives de mes pitchouns, je me décidai d’arrêter de fumer, ne pouvant à la fois leur interdire des conneries et en faire une grosse, chaque jour, devant eux, tout en me prétendant professionnel de la santé.
Le bug, c’est que, quand vous arrêtez le tabac, vous êtes frappés de deux fléaux insoupçonnés.
Premièrement, vous êtes pendant 3 mois perpétuellement sous l’emprise des hordes virales et bactériennes de toute sorte, la tabagie de 10 ans ayant réduit l’immunité de votre système respiratoire à une peau de chagrin, l’arrêt subit de l’inhalation de matières incandescentes vous privant du seul antiseptique qui vous permettait de garder votre église ORL au milieu du village.
Le deuxième fléau est la perte absolue de vos balises gustatives, plus rien ne ressemble à rien, bref, comme le disait De Funés, d’un mot terrible, c’est carrément l’agueusie !
Je mis donc en quête à la fois de nouveaux vins et d’un nouveau goût.
Deux cavistes, Michel Delattre et Xavier Erken allaient m’aider à me lancer dans ce long périple qui n’en est encore aujourd’hui qu’à ses débuts. Un animateur de dégustations de vins, Monsieur X, que j’appelle ainsi à la façon de Kermit, pour des raisons que je dirai plus loin, allait provoquer le déclic absolu.

A la découverte de nouveaux vins

Pendant que je travaillais à rééduquer mon sens olfactif en jouant à deviner les aromes cachés dans des petites fioles destinées à cet apprentissage, tout en réveillant les sens de mon enfance gâchés momentanément par la trouvaille du sieur Nicot, je me rendis très fréquemment au très étrange chai de Michel Delattre que j’avais déjà eu l’habitude de côtoyer dans les derniers mois qui précédèrent ma révolution gustative. Le nom de cette cave, si l’on peut ainsi la nommer, était « Bordeaux Grands Crus », ceci expliquant cela.
Il se fait que cette caverne d’Ali-Baba comportait aussi quelques merveilles éparses du Rhône Nord comme des flacons de Guigal, Chave, Jaboulet, et Gérin, et cela, souvent dans des millésimes divers, donc pas obligatoirement les plus récents et les plus chers de l’époque.
Mon premier achat de l’après Lynch furent deux Hermitage La Chapelle 1991.
La première bouteille ne survécu pas bien longtemps à son achat et quelle impression, elle me fit... le choc esthétique, comme on dit!
J’ai bu la seconde 15 ans après, toujours aussi émerveillé.
En m’extasiant le gosier avec cette douce syrah, je ne me doutais pas encore, à l’époque, que mes changements de perception du goût me faisaient apprécier des vins certes plus fins, certes moins tanniques mais surtout plus acides.

Au même moment et dans la même ligne d’idée, les Bordeaux de ma cave m’emballaient de moins en moins, encore souvent jeunes, je leur trouvais une tannicité agressive, alors qu’un an plus tôt j’aurai siroté à la paille le plus âpre des Saumur Champigny, en disant, pas mal cet équilibre…
Mais voilà, l’ami Michel de Bordeaux Grands Crus se concentrait quand même beaucoup sur … les Bordeaux et il ne renouvelait pas son petit stock de Rhône à la vitesse de mon appétit gargantuesque de découverte ; ma soif de syrah s’en trouvait trop souvent asséchée.
Il fallait donc se remettre à chercher…
A l’époque, les canards viniques que dont je n’avais pas abandonné la lecture intensive parlaient d’un nouvel eldorado pour les jeunes intellos en soif de devenir viticulteurs, le Languedoc.
Mon choix de quête ne se porta pas sur Daumas Gassac, le très médiatisé vignoble d’Aimé Guibert, mais sur un petit outsider qui allait aussi faire parler de lui, le domaine de l’Hortus de Jean Orliac.
C’est grâce à ce vin que j’ai, un jour poussé les portes du Vin Passion et que j’ai rencontré Xavier Erken, son propriétaire de l’époque, qui est devenu d’abord mon guide (sans qu’il l’ait vraiment voulu), puis mon ami et qui le restera à jamais.

Mais avant de parler du Vin Passion, il faut que je vous parle de Monsieur X.

Monsieur X, extravagant animateur de dégustations

Je vous ai dit un peu plus haut qu’un Monsieur X avait provoqué un déclic absolu, il faut donc que je m’explique… sur Monsieur X et sur le déclic.
Début 94, je fus convié quelques fois à participer à des dégustations de la revue In Vino Veritas (IVV), pas comme dégustateur professionnel, puisque je ne le serai jamais, mais comme lecteur abonné et probablement un peu Candide.
Je n’avais pas encore arrêté de fumer et je vous ai déjà maintes fois explicité mes goûts de l’époque…. J’étais donc aux anges quand on y dégustait des Bordeaux Rouges, un peu plus interloqué quand c’était au tour des Savennières ou autres Jasnières. Je ne pense pas que le serais encore aujourd’hui mais les regrets ne servent à rien.
Les places de «Candide» n’étaient pas légion à ces dégustations et je dois reconnaître que j’y ai rencontré de vrais pros de la table et du vin, viticulteurs ou journalistes passionnants qui étaient donc majoritaires dans les comités de dégustation du canard de Philippe Stuyck.
Jusque là, rien de bien étonnant me direz-vous…
Mais il se fait que bien que ma naïveté maintenant légendaire m’aveuglait sur la valeur intrinsèque de mon «professeur d’œnologie», je commençais à ressentir tout de même des doutes sur la façon de me faire mener en bateau par les «cours» du monsieur, et surtout sur l’inquiétante marge constatée qu’il prenait sur les vins proposés à l’achat en fin de cours ou destinés à un quelconque coffre d’autocar.
Lors d’une dégustation chez IVV, je questionnai donc mon vénérable entourage pour savoir s’il existait d’autres cours d’œnologie que ceux que je suivais. J’essuyai d’abord quelques ricanements m’expliquant ce qu’était un œnologue et comment il était formé, soit dans une vraie faculté, comme il en existe par exemple, à la Faculté de Bordeaux III.
Mais comme j’étais le Candide de service, ces ricanements furent brefs et paternalistes et on m’expliqua que si je ne voulais plus être mené en bateau, il fallait que je cherche plutôt un «animateur», espèce de chef d’orchestre de dégustation… Et ca tombait bien, ils en connaissaient un modèle passionnant : Monsieur X.
Très vite, ma décision fut prise et je persuadai les membres de notre groupe de dégustation de quitter le «professeur» pour l’«animateur».
Que certaines choses soient claires dès ces lignes (je n’en ferai plus mention par après) : j’ai essuyé avec ce Monsieur une des plus belles déceptions de mon existence dans le sens que des 10 sessions prévues, notre groupe n’en fit jamais que trois. Comme il était extravagant, et qu’il le savait, il m’avait fortement déconseillé de régler les 10 sessions à l’avance mais mon éternelle naïveté fit que je ne l’écoutai pas et le réglai en une fois contre son gré.
Las, après plusieurs absences de notre animateur le jour fixé de certaines dégustations, nous décidâmes de nous énerver pour de bon puis de couper court à l’aventure.
Comme, à cette même époque, une cigogne particulièrement en forme m’avait apporté au même moment de belles jumelles (les jolis bébés roses par l’instrument d’optique), le nombre de minutes de sommeil qu’elles m’octroyaient chaque nuit me rendait particulièrement irascible, de mauvaise foi, sans la moindre psychologie, bref, un peu con.
J’aurais pu probablement sauver le bébé voire l’eau du bain de ces dégustations en agissant plus adroitement, mais il faut dire, que mon opposant était lui aussi assez carré comme beaucoup de personnes extravagantes… Dommage donc, mais s’il lit ceci il se reconnaîtra et verra que j’ai tiré un trait là-dessus, sinon je l’aurais nommé plutôt que de l’affubler de ce X signé à la pointe de mon clavier.

Le plus dommage, le drame, même, c’est que les trois dégustations auxquelles nous primes part furent passionnantes, iconoclastes, bref, fabuleuses, les deux premières particulièrement.
On commença par la découverte des vins mutés du Mas Amiel.
Quand vous ne connaissez comme sucre résiduel que le Sauternes, et, encore, quand vous en ingurgitiez un contre 99 vins secs tanniques, la découverte du Maury a de quoi surprendre.
Mais les commentaires géniaux, la gamme de vins proposés nous laissèrent pantois d’admiration et les jours suivants, les détaillants des «dits vins» dans la région bruxelloise ne surent où donner de la tête pour satisfaire notre appétit, surtout le mien.
A la fin du cours, il nous servit un Maury 15 ans d’âge en nous balançant « Voici un vrai vin de garde » ! Nos questions sur sa définition des vins de garde fusèrent et à sa manière il nous répondit par une sorte d’énigme : « Vous voulez voir ce qu’est un vin de garde, ce sera le thème de la prochaine dégustation ».
Tout ce qu’on savait c’est qu’il ne s’agirait pas d’un Bordeaux, le sieur X avait son avis bien tranché sur ce que la technologie utilisée en masse dès les 3 Glorieuses allaient apporter à la garde de ces vins. Selon lui, ils avaient été produits, formatés pour de fortunés dégustateurs du Sud-est asiatique et d’Amérique du Nord, qu’ils devaient séduire rapidement, parce que dans ces pays, Monsieur, on a des sous mais… pas de cave, donc on ne garde pas.
En cela, il rejoignait les avis de Lynch, Guibert et autres originaux qui agitaient haut et fort la bannière de la révolte contre un certain concept de vin libourno-américain si bien décrit dans le film Mondovino.

La statue du dictateur penchait dès lors très fort, elle allait s’effondrer lors de cette fameuse deuxième dégustation.
Dès le début de celle-ci, Monsieur X nous interrogea pour savoir si un de nous avait deviné ce qui allait suivre comme vin de « garde ». Pas un ne trouva la bonne réponse, pire tous parlèrent collégialement d’un vin rouge…
Il s’agissait en fait d’un cépage blanc, probablement le plus grand, le RIESLING.
Et comme il fallait persuader les béotiens que nous étions, les vieux millésimes défilèrent. On termina sur de vieux chenins blancs. Dans les deux cas, c’était l’extase….
Tout ce qu’on avait pu imaginer jusque là avait été balayé d’un revers de la main, même l’ami Kermit n’en avait fait vraiment mention.
Et les vecteurs de tout cela étaient le caractère sec de ces vins, leurs « terroir » et… l’« acidité » native, celle que je n’avais pas encore « reconnue » avec la syrah et qui allait guider ma vie d’œnophile dès ce jour béni et pour encore de longues années, je pense.

Monsieur X a changé ma façon de vivre ma passion, il fallait bien que je lui dise d’une manière ou d’une autre que c’est à lui que je dois ce que je considère comme mon déclic absolu.

To be continued