Un exercice d’assez haute voltige nous attendait lors de la session du Club bruxellois INAO dans le sens que l'on s’attaquait à étudier l’effet du vieillissement sur des bourgognes rouges de deux millésimes plutôt délicats.

Pour rappel, le printemps du millésime 1993 fut assez favorable avec une floraison plutôt précoce. Hormis quelques orages dévastateurs en juillet, l’été a été sec et très chaud, produisant des peaux très épaisses. Les pluies de septembre, éparses mais bien réelles pendant les vendanges ont un peu changé la donne, en permettant, dans un premier temps aux maturités d’évoluer favorablement, puis provoquant un effet plus négatif sur celles-ci. L’état sanitaire fut plutôt satisfaisant.
Les vins se caractérisent par une acidité et une structure tannique importante, ce qui ne les rend pas toujours très affables, et il ne valait mieux pas trop extraire. A l’époque, le millésime était toutefois déclaré très bon et de bonne garde.

Avec le millésime 1994, on est ici sur quelque chose encore plus délicat que 1993. Bien que le printemps fut assez comparable, (une grosse gelée d’avril mise à part), l’été fut plus en alternance de beaux jours et de pluies intermittentes permettant plus d’harmonie dans les maturités et des peaux moins épaisses, mais les pluies régulières de début septembre sont venues contrecarrer un millésime qui s’annonçait très beau, provoquant des écarts sensibles dans les vendanges d’un vigneron à l’autre avec des états sanitaires moyens. La fin septembre étant plus favorable, ceux qui ont attendus se sont avérés plus chanceux. Globalement, les vins de 1994 ne sont certainement pas bodybuildés ; ils présentent avec des aromes plus végétaux, des tanins assez doux et une garde annoncée  moyenne.

Globalement, les vins de ces deux millésimes sont souvent décrits comme digestes, assez simples dans le sens qu’ils se situent dans des années charnières, classiques avant l’avènement de styles plus techniques sur des millésimes plus chauds.

Quel allait être le verdict du verre, c’était la question, tenant compte que la thématique semblait inquiéter sérieusement une partie du groupe ?

Les vins sont servis à l’aveugle par paires. En voici la liste dans l’ordre de service :

  • Dom. Lafarge  Volnay 1er Cru Clos des Chênes 1994 (14,5/20 - 13,5/20)
  • Dom. de Montille Volnay 1er Cru Les Mitans 1994 (13,5/20 - 12,7/20)
  • Dom. Chandon de Briailles Pernand Vergelesses 1er Cru Les Vergelesses 1993 (12/20 - 12,3/20)
  • Dom. Bruno Clair Savigny-les-Beaune 1er Cru La Dominode 1994 (15/20 - 13,4/20)
  • Dom. Marquis d’Angerville Volnay 1er Cru Caillerets 1993 (14/20 - 12,9/20)
  • Dom. Comte Lafon Volnay 1er Cru Les Santenots du Milieu 1993 (11/20 - 11,2/20)
  • Dom. Anne Gros Vosne-Romanée Les Barreaux 1994 (15/20 - 13/20)
  • Dom. Bruno Clair Chambolle-Musigny Les Veroilles 1993 (13/20 - 12,9/20)
  • Dom. Denis Mortet Clos Vougeot Grand Cru 1993 (16/20 - 14,7/20)
  • Château de Meursault Pommard 1er Cru Clos des Epenots 1994 (13/20 - 12,1/20)
  • Dom. de Montille Pommard 1er Cru Les Pezerolles 1993 (13/20 - 11,4/20)
  • Dom. de Montille Pommard 1er Cru Les Pezerolles 1994 (15/20 - 14,5/20)

Pour les appréciations, la note italique représente ma note personnelle, la note droite étant la moyenne du groupe.

Comme on peut le constater, les notes (particulièrement celles du groupe) sont très basses. Les inquiétudes primaires, surtout pour les 94 semblent se justifier.

Ne voyant pas trop l’intérêt de tirer sur l’ambulance vis-à-vis des vins les plus faibles, je préfère les résumer sur ce qui en ressortait globalement:

  • Les nez souvent fermés avaient tendance à exprimer des fruits rouges, rarement sur la complexité, et souvent avec des notes compotées qui faisaient penser à de la chaptalisation ainsi que des pointes de verdeur (herbe mouillée, foin coupé). Plus rarement on a trouvé des notes plus évoluées, animales, viandeuses, les cotes les plus basses ayant caractérisé les vins marqués par de la réduction, le bois alcoolisé et/ou de la volatile.
  • En bouche, on retrouve souvent, malgré un certain équilibre, une acidité pas trop intégrée, des fruits rouges surets, de l’alcool glycérolé (qui rappelle furieusement la chaptalisation), et des tanins structurés mais souvent asséchants et avec trop de relief.
    Si ces vins ne paraissent généralement pas trop extraits, il n’en reste pas moins qu’ils déçoivent par leur manque d’ampleur et l’impression qu’acidification et chaptalisation ont cohabité.

Un point intéressant est que l’organisateur de la soirée avait tendance à insister sur le fait que les vins étaient plus ouverts et agréables maintenant qu’il y a 4-5 ans. Là j’en appelle aux grands connaisseurs pour corroborer ou non, mais cet avis semble d'autant plus contradictoire que les trois quarts de notre groupe tempêtaient à la gérontophilie...

Au vu de ce qui est écrit plus haut, loin de moi de vouloir faire un procès d’intention, et si des intervenants sont prêts à me contredire de manière argumentée, tant mieux… qui suis-je pour seulement prétendre avoir le recul et les connaissances nécessaires pour être résolument affirmatif.

Et comme j’aime être contradictoire, il me faut quand même parler de ce que j’ai trouvé agréable voire plus:

Dom. Bruno Clair Savigny-les-Beaune 1er Cru La Dominode 1994 

La robe, bien qu’évoluée, est une des plus soutenue de la soirée. Au nez, après une brève phase de fermeture, on retrouve de la complexité autour de fruits rouges et noirs (cerise) et des notes de menthe et de réglisse. Le bois est présent lui aussi. En bouche, acidité et fruits rouge jouent un bel équilibre, sans que le fruit paraisse suret, mais frais, tout simplement. Les tanins sont assez structurés sans avoir un relief abrupt et sont bien intégrés. Une bien belle finale, aussi, vu le contexte. Très Bien.

Dom. Anne Gros Vosne-Romanée Les Barreaux 1994 

Comme pour le Savigny, on est devant une robe grenat assez sombre, assez fort tuilée. Au nez, on passe après la traditionnelle phase de fermeture à des aromes plus secondaires, sanguins, animaux (un peu herbe mouillée), mais à l’aération fruits rouges et noirs reprennent les devants.
En bouche, on est devant un paradoxe : on retrouve les fruits glycérolés sous l’influence de l’alcool, certes mais l’acidité est moins agressive que dans beaucoup des vins dégustés et la structure tannique est plus qu’intéressante. La finale est assez dense et on a envie de réserver ce vin pour la gastronomie. Très bien.

Dom. Denis Mortet Clos Vougeot Grand Cru 1993 

La robe est grenat profond avec beaucoup de jeunesse. Le nez est plus intense, charmeur et complexe à la fois avec des notes giboyeuses, des fruits noirs, du sureau et des notes florales. On perçoit un peu de volatile mais l’impression de fraicheur est à mettre en avant. En bouche, tous les axes ont une belle ampleur ; l’acidité est présente mais plus fraiche qu’aigre, le fruit, rouge, est bien juteux, les tanins assimilés et la finale est bien classique avec des fruits épicés. Le coup de cœur de la soirée.

Dom. de Montille Pommard 1er Cru Les Pezerolles 1994 

La robe est assez soutenue et évoluée. Au nez, on a un beau florilège de notes d’évolution : café, animalité, poivre, viande fraiche, humus sec, mais aussi des notes lactées et boisées. Si cela n’a pas une personnalité majeure, c’est très agréable. La bouche est nettement construite sur le fruit juteux et des tanins denses. En finale, cette richesse persiste avec pas mal de fraicheur. C’est classique, certes, mais pas mal fichu. Bien +.

Bien qu’il semble que j’ai été plus généreux que le reste du groupe, je ne peux m’empêcher de regretter que ces quatre vins ne soient pas plus caractéristiques de la dégustation, car bien que sans atteindre des sommets, ils se débrouillent pas mal. Un petit point amusant, il y a dans mon choix trois 94 pour un 93, alors que je m’attendais au contraire.

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