Le restaurant "La Caudalie" à Bruxelles a la bonne idée de proposer le mercredi à ses clients d'apporter leurs propres bouteilles (sans droits de bouchon, si ce n'est que le maître des offices apprécie de goûter chaque vin). L'occasion était belle de partager ce dernier mercredi avant les fêtes avec quelques fines bouches rencontrées au hasard de 20 ans de pérégrinations oenophiliques. Le menu étant fixé d'avance, chaque participant peut donner libre court à son imagination pour trouver les accords adéquats.

Mise en bouche : Petites Roulades de Jambon de dinde sur un lit en vinaigrette légère

Domaine Billecart-Salmon - Champagne "Grande Cuvée" 1996

Dégusté seul, pour lui-même, le vin est très plaisant avec une pointe d'évolution à la robe, des bulles fines et régulières et un nez bien développé entre fruits mûrs et un toasté british qui sans faire penser à de l'oxydation, rappelle quelques notes évolutives très "select". La bouche est marquée par la finesse de l'attaque, la minéralité et la complexité du milieu de l'équilibre ainsi qu'une longueur prodigieuse. Un très grand vin, vraiment prêt à boire.
Sur le plat, on ne note pas d'acquisition ou d'amélioration de l'un pour l'autre, la pointe de vinaigrette atténuant un peu la fraicheur interne du vin.

Petite choucroute de poissons sauce légèrement safranée

Domaine Weinbach - Riesling Grand Cru Schlossberg Cuvée Ste Catherine 2005

Dégusté seul, ce vin est en train d'arriver à son sommet d'expressivité, un véritable joyau. La robe est d'un beau doré, intense. Au nez on a d'emblée une grande fraicheur avec une complexité inouïe qui nous offre tantôt des agrumes, tantôt de fines notes miellées, tantôt de la noisette, tantôt des aromes plus pierreux. C'est purement splendide. La bouche est au diapason, avec une attaque d'une fraicheur cristalline, une densité et un équilibre inouï, pas la moindre trace de résiduel, une minéralité omniprésente, pas un atome d'amertume et une longueur infinie. ce vin est de l'orfèvrerie, peut-être le plus grand vin du Domaine Weinbach qui m'ait été donné de boire un jour.
Pour comprendre l'accord sur la choucroute, il faut un peu décrire le plat. On est à des lieues de la choucroute alsacienne classique. Le choux est adouci par une sauce crémeuse assez fluide qui rappelle les arômes de poisson, tout en gardant un âcreté qui empêche le plat de s'écraser. Les poissons ( sandre et rouget) sont délicatement déposés sur le nid de choucroute et apportent beaucoup de fraicheur et de pureté. Ce plat que j'ai découvert en alsace dans de belles maisons n'a ici rien à leur envier, tant il est réussi. Si vous n'avez jamais goûté cela, ne passez votre chemin en aucun cas.

Le maître des lieux est une fine mouche, en proposant ce plat, il savait que j'allais y trouver du plaisir avec des rieslings. En fait, une fois de plus le vin et le plat se conjuguent dans un absolu de finesse et de fraicheur, sans jamais se couvrir et gardant chacun leurs aromes. On est proche de la perfection, déjà ressentie avec un Frédéric-Emile 2001.

Domaine Zind-Humbrecht - Riesling Clos Hauserer 2004

Seconde alternative, toujours sur la recherche d'un perception de vin sec et minéral. La robe est comparable au domaine Weinbach, toujours aussi brillante. Au nez, le vin exprime beaucoup plus de puissance et et de pierre avec aussi de l'empyreumatique marqué. C'est un nez de style plus germanique que j'apprécie beaucoup personnellement mais dont les convives notent un peu de perception de "trop" par rapport au Weinbach. La bouche rappelle le nez, avec une acidité plus puissante, un milieu de bouche très droit mais laissant de l'expression au fruit, pas un "gluon" de sucrosité et une belle finale sur le fruit et des amers assez plaisants. s'il n'atteint pas les sommets de finesse de son camarade de table, il n'en reste pas moins un grand vin équilibré et expressif.
Avec le plat, la puissance de ce vin a tendance un peu à écraser la finesse et on a pas l'harmonie rencontrée avec le premier vin. Par contre, en fin de plat, repris seul, le vin d'Olivier Humbrecht apporte beaucoup de fraicheur et de tension et prépare mieux à la suite, alors que le Weinbach s'efface un tantinet.

Mignon de biche rôtie, risotto d'épeautre aux chorizo et jeunes oignons légèrement crémés,
Tranchette de jambon de marcassin et petit jus de gibier corsé au pesto de truffes noires

Domaine Jamet - Côte Rotie 2005

La robe est grenat profond avec de l'évolution sur les bords du verre. Le nez est assez ouvert mais sur une certaine austérité qui fait plus penser à un Hermitage. D'abord sur les fruits noirs, il évolue ensuite vers plus d'animalité et d'épices. L'attaque en bouche est un peu réservée, puis on ressent assez fort cette puissance austère déjà perçue au nez où acidité et fruit sont un peu en retrait par rapport au côté sauvage du vin. Les tanins sont d'une grande élégance et la finale conserve la perception d'austérité un peu amère. est-ce un poil trop tard ou faut-il attendre ce vin pour qu'il se livre entièrement, je me plais à opter pour la deuxième option. Autre remarque, le vin n'a pas été carafé, ceci expliquant probablement cela.
Sur le plat, l'austérité du vin durcit un peu l'accord et entre en compétition un peu trop forcée avec le risotto, alors que les aromes sauvages de la biche se complaisent plus avec le vin que j'ai globalement préféré plus en accord que bu pour lui-même. Sur l'aération, on note plus de fruit en fin de plat.

Domaine Amiot-Servelle - Chambolle-Musigny 1er Cru Les Charmes 2002

Très gros contraste avec le Jamet, le présent vin impose sa finesse dès la robe d'une grande brillance et pureté. Au nez on est plein sur le fruit, toujours avec une classe et une pureté impressionnante, très mûr sans être nullement surmuris, le tout avec une fraicheur remarquable. La bouche est tout simplement magnifique, tout  y est, fraicheur, harmonie, suavité, velours, une tannicité de classe paradisiaque et une persistance du fruit frais sur la longueur très notable. Un tout grand vin qui règle net les réticences que certains, à table, avaient vis à vis de certains vins du domaine. Après l'orfèvrerie du Weinbach, voici la dentelle de la Côte de Nuit, de la séduction à l'état pur.

Que dire de l'accord sur le plat ? Un tel vin s'associe à tous les mets qui ne sont pas vulgaires, ce qui est évidemment le cas ici. La triangulaire risotto-jambon de marcassin et vin est spectaculaire. un second très grand moment

Tarte fine aux pommes cuite minute, compote de pommes-raisins, boule de glace à la vanille

Domaine Boulard - Champagne "Les Rachais" 2004

Le vin est jaune-vert clair avec une nuée de bulles d'une grande finesse. Le nez est à la fois intense et d'un grand raffinement, doux et floral, pierreux et fruité... quelle complexité! La bouche est fraiche et ample sans opulence, complètement sur la pierre et le fumé, le tout avec une très belle profondeur. La finale est tout aussi dense, elle amène l'esprit à la rêverie. un tout grand vin, Francis, mais cela, on te l'a déjà dit non?
Sur le plat le fraicheur et la minéralité du vin ne sont jamais écrasés par la richesse suave des fruits et j'aurais tendance à dire que le champagne sublime plus le plat que le contraire. Une belle façon de finir ce repas tout en fraicheur avec un grand coup de chapeau au chef !

Et puis... pour le plaisir...

Domaine des Lambrays - Puligny-Montrachet  1er Cru les Folatrières 2000

La robe est or pâle avec des signes d'évolution. Le nez se livre bien sur des notes complexes et évoluées  de miel d'acacia de silex et un peu de végétal, feuille écrasée. En bouche, si l'acidité est un peu en retrait (pour le monomaniaque que je suis), le milieu de bouche est très goûteux, presque charmeur avec le côté pierre saline qui s'impose lentement. La finale est plus minérale que fruitée, avec de beaux amers. J'aime beaucoup, et le côté british de ce vin est une splendide manière de conclure cette superbe soirée.