Les Vendredis du Vin

Chouette bien qu’un peu angoissant de reprendre la flamme à Michel Smith pour assurer cette présidence d’un jour mais avant tout beaucoup de bonheur de pouvoir un peu donner à cet édifice qu’Iris entretient si bien… En profiter aussi pour la remercier de nous faire écrire, de me faire écrire, chose que ma timidité a freiné pendant pas mal d’années.

Oenotourisme… voilà un bien beau mot bien dans le vent du moment et des vacances… Un peu fourre-tout aussi vu que nombreuses sont les dimensions que cela peut revêtir…
Alors, à mon avis, c’est à chacun comme il veut pour définir la chose. C’est probablement cela qui fera l’intérêt majeur de ce vendredi du vin, la richesse dans la diversité.

Sûr que dans mon cas, comme probablement dans le votre, disons que le mot oeno a plus de poids que le mot tourisme et que les mauvaises langues ajouteront que cela est particulièrement valable pour le coffre de ma voiture…

Certes…

Mais, pourtant, je ne prépare aucune de mes pérégrinations aussi méticuleusement que dans une région viticole, du moins pour ce qui est en rapport avec la vigne, au point de m’entendre souvent rappeler « Bon, ok, on a tous les rendez-vous avec les vignerons, mais t’aurais pas oublié l’hôtel ? ».
C’est vrai que pendant la semaine qui précède un voyage, je rentre en fusion avec le web, les livres et autres guides, je multiplie les coups de fil, le tout pour être sûr d’avoir fait les choses à fond, et à fond, ca veut dire, pour moi, être pratiquement certain de rencontrer à chaque visite une espèce de symbiose entre l’homme, la nature et le fruit qui en découle, au point d’en devenir sinon presque acteur, au moins admirateur actif, bref une espèce de comportement qui est à l’opposé absolu de celui de rentrer dans un supermarché et acheter une bouteille bien peu personnelle, ou, dans le même acabit, rentrer dans un de ces domaines qui vous mettent deux, trois étudiants au français bien pincé et qui vous reçoivent comme s’ils voulaient vous vendre une bagnole.

C’est pas venu tout seul, certes c’te virus lô… mes premières visites chez les vignerons se résumaient souvent à un sourire victorieux, genre Hussein Bolt après un record, parce que j’avais réussi à dégotter quelques flacons tant désirés.
Il en a fallu des rencontres, principalement sur la toile, pour m’amener doucement à voir les choses sous un autre aspect ; la plus importante étant, pour moi, celle de Philippe du Blog Oenophil qui a été un de mon premier guide avec ce que j’ai récemment appelé « rencontres du 3e type avec la vigne, son substrat et ses acteurs.
Ce mec a soudainement connecté toutes les synapses de ma passion, je ne l’en remercierai jamais assez. Ca concerne évidemment aussi l’Alsace et là, je vais vous bassiner plus qu’un tantinet avec cette Alsace.

C’est un peu long comme intro, bien sûr, mais fallait bien que je profite de mon statut de « président d’un jour », non ?

Bon, allez une fois, on y  va…

Aujourd’hui, quand venant du Nord qui m’héberge, je quitte l’autoroute à Saverne pour plonger vers les vignes, c’est pour sombrer totalement dans un rêve chaque fois renouvelé et dès la vue des premières coteaux de la Couronne d’Or, y a la toquante qui se met en rut…

Pourtant, ce coup-ci, je pousse jusqu’à Strasbourg, parce qu’après quelques heures de route, le nec plus ultra pour remplir les p’tits creux du ventre, c’est débarquer le long des quais chez Christophe Andt et son épouse, « Au Pont Corbeau », une des dernières vraies Winstub de la métropole alsacienne où un nombre invraisemblable de « verre du jour » vous attendent pour accompagner de la vraie cuisine locale… un rêve absolu, sauf qu’à un moment, faut rendre les armes, parce que la journée ne fait que commencer ! Des trésors à la carte, il y en a aussi plein chez Christophe, comme ce Riesling Grand Cru Muenchberg 2001 d’André Ostertag, acheté sous mes yeux au domaine à un André Ostertag réticent de se séparer de tels bijoux de famille…

Car c’est bien d’un bijou qu’il s’agit ici : un chef d’œuvre de complexité qui associe les arômes nobles d’un vin à maturité avec une profondeur inouïe. Tenter de le décrypter paraît aussi illusoire tant cette aromatique est fusionnelle. En bouche aussi, ce vin est « un » et unique. Fraicheur, précision, profondeur, fruit minéralité. Un plaidoyer pour comprendre comment un riesling de grande origine prend sa noblesse en vieillissant. Bien sûr, on est ici sur grand, un tout grand millésime alsacien, mais on se dit que la perfection existe. Un vin où l’on plonge, jusqu’aux abysses !

Prochaine étape de mon périple du jour, la région d’Andlau où m’attendent les deux bouteilles suivantes de ce Vendredi du Vin et plus particulièrement deux « djeunes de djeunes » du métier, Antoine Kreydeweiss à Andlau même et Florian Hartweg à Dambach-la-Ville.

Si Andlau est une ville assez bourgeoise au calme imperturbable, ce n’est pas dans ces rues qu’on s’attardera obligatoirement, alors qu’en remontant un peu la rivière on attaquera sans peine une promenade pleine d’intérêt le long du Kastelberg et du Wiebelsberg, non sans admirer les pentes plus distantes du Val d’Eléon. Dans les vignes d’Antoine, non pas de terre béton foulée au pied, juste un sol meuble qu’on prend sans peine à pleine mains et qui « sent  la vie » comme le dit si bien Patrick Meyer.

Tout cela accompagné des anecdotes de mon Philippe de guide, c’est dur pur bonheur que je retrouve aujourd’hui pleinement dans ce Riesling Grand Cru Kastelberg 2007 du domaine Kreydeweiss :

Une bouteille au nez subtilement complexe entre floral, fruit et minéralité et qui impressionne littéralement le palais par sa droiture tirée comme une épingle par une acidité à la fois caracolante et d’une grande finesse, colonne vertébrale autour de laquelle s’accroche un vrai jus de pierre d’une profondeur et d’une longueur époustouflante. Y en a (des sensibles) qui diront « merci le détartrage gratuit », d’autres y verront trop d’austérité, moi, je n’y vois que l’expression du schiste sur le raisin, de la poignée de terre que je tenais, il y a peu encore dans mes mains. De regoûter cette bouteille aujourd’hui, je me rappelle ma rencontre avec Antoine, faisant alors très pudiquement face à la perte de son frère, plongeant corps et âme dans sa passion qui est de transfigurer ses terroirs, de la dégustation dans sa cave où l’ami Patrick de Nothalten nous fit la surprise de nous rejoindre… 

Car il est bien là « mon » oenotourisme : tout se présente ici en fusion autour de cette bouteille : l’homme, le raisin, le sol, la mémoire. Quand une de ces bouteilles est ouverte, à 500 bornes de son origine, je ferme les yeux, porte le verre au nez et en bouche et tout revient comme si c’était hier, le vin n’est plus alors qu’un vecteur d’émotions et je me plais à penser aux nombreux albums « photos » qui sommeillent dans ma cave avant que je ne les réveille d’un coup de sommelier.

A quelques bornes d’Andlau se situe la ville fortifiée de Dambach, un des plus beaux villages alsaciens que je connaisse, subtilement préservé, comme souvent en Bas-Rhin, des hordes de touristes que connaissent Riquewihr, Ribeauvillé et Colmar. On ne peut s’empêcher de revenir en arrière dans le temps avant que Louis le 14e ne fasse de l’Alsace une terre française comme le décrit si bien Yvette, la maman de Florian Hartweg dans le livre sur la ville auquel est a largement contribué à la rédaction. Et tant qu’on parle de la famille qui tient les rennes du domaine Beck-Hartweg, je me laisse balader dans les rues par Florian, chaque façade devenant soudainement vivante par les anecdotes qu’il en apporte. Le village est beau en son cœur, il est tout autant magnifique du haut des pentes abruptes du granitique Grand Cru Frankstein, emblème vinique de la ville qui comme les gradins d’un théâtre romain, embrasse cette cité où vivent les hommes qui le travaillent chaque jour. Florian, malgré sa jeunesse, s’y montre d’une maturité rare comme si lui et la terre ne faisaient qu’un.


Dambach vue du Frankstein

Ce sont ces souvenirs que je retrouve aujourd’hui en ouvrant ce Pinot Noir F 2007 avec un F qui veut dire Frankstein. Pas de futs neufs ici mais vieux foudres qui donnent un vin remarquablement fin tant au nez qu’en bouche, tout plein de petits fruits rouges qui me rappellent les griottes des confitures alsaciennes. La bouche est tout en retenue, presque féminine, tant les tanins sont subtilement intégrés. La finale est saline et fraiche, d’une belle longueur. Je ne sais pourquoi, mais cette finesse pour un pinot noir, je l’ai rarement retrouvée en Alsace, elle fait de cette bouteille un incontournable…. Et à moins de 10 euros, ce serait un crime de se priver !  

Cap au Sud maintenant vers Ribeauvillé, non sans s’arrêter dans le village fortifié voisin de Bergheim qui abrite les Deiss père et fils, Sylvie Spielmann mais aussi une charmante Winstub dite du « Sommelier » sise au centre de ce splendide village, lui aussi étonnamment protégé des meutes touristiques. D’origine allemande, Antje Schneider s’y est arrêtée pour y exprimer une énorme passion pour les vins d’Alsace qu’elle aime, avec son mari, à accorder avec les plats locaux. Et la carte des vins en est le miroir, un vrai recueil biblique de vins locaux !
Et puis donc, à côté, il y a Ribeauvillé… D’une structure proche de celle de sa célèbre voisine Riquewihr, le village s’articule autour de sa Grand Rue, épine dorsale qui la traverse de bout en bout et qui, en période estivale, charrie bien souvent sa meute de touristes. Si sa fête de septembre, le Pfiffertag, haut en couleurs, attire les foules de tous azimuts, que la maison Trimbach au style d’antan semble toujours incontournable, c’est en bas de la dite Grande Rue que mon cœur se met soudainement à réaccélérer un bon coup quand j’approche de la grande maison du Domaine Louis Sipp.
Etienne et Martine Sipp qui gèrent aujourd’hui celui-ci ne sont pas proprement dit des terriens, puisqu’ils sont revenus au vin après de brillants parcours scientifiques, mais , au-delà de la rigueur de leurs formations, la passion est là et bien là, et on la ressent profondément dès la première dégustation, parce qu’on perçoit que l’avis des visiteurs est leur est important, qu’il y a un réel désir de toujours faire au mieux. Alors embarquer dans la jeep de ce charmant couple pour accéder au vignoble qui enserre, en forte pente à nouveau, le village, est un plaisir total. Vous l’avez probablement tous ressenti, mais c’est en se baladant entre les rangs avec les vignerons qu’ont ressent pleinement combien ce métier est fragile mais si « vivant ».

En plus de tout, le cadre est à tuer de beauté, surplombé qu’on est par la montagne toute proche que domine les trois châteaux ancestraux des Seigneurs de Ribeaupierre. Accéder à ces nobles bâtisses est un exercice pour le moins sportif, assez réservé à des montagnards de la trempe d’Olif, mais c’est « absolutely fabulous »… et de là haut, sous nos yeux, s’étendent Osterberg, Kirchberg, Geisberg, Hagel, Steinhacker, plus au loin on devine les mamelons de Riquewihr. On peut rester là des heures à saliver, tant du Nord au Sud de cette vue où les références abondent…

Voilà ce qui me revient en me plongeant dans ce Riesling Grand Cru Osterberg 2008 du domaine Louis Sipp. On sait les vins de Ribeauvillé souvent droits et tendus, celui-ci ne manque pas à la règle, il en est même un porte étendard, tellement ce vin cisèle le palais tel un quartz effilé. Si des sucres il y a, on ne les perçoit pas, tellement la fraicheur domine et derrière ce sabre, on perçoit une grosse matière et beaucoup de salinité, le tout sous des aromes d’agrumes frais qui accompagnent gaiement cet opéra gustatif. Voilà de la bestiole qui a de la garde… et pas un peu. Sous la houlette d’Etienne, Osterberg est en train de devenir un très grand vin, c’est indéniable.

Mon esprit s’évade à nouveau plus au Sud, je passe Riquewihr, Kaysersberg file vers Katzenthal que je dépasse enfin pour arriver à Niedermorschwihr, village littéralement blotti entre les vallons parsemés de vigne. Il faut s’en approcher à moins d’un kilomètre pour pouvoir vraiment l’apercevoir lui et son église au clocher hélicoïdal. On retrouve ici le calme commun au Bas-Rhin du Nord, tant cet endroit et son vertigineux Grand Cru Sommerberg semblent oubliés de la fureur touristique. Enfin presque… parce qu’une petite épicerie-pâtisserie sise en plein milieu du village attire les cars de japonais…. C’est que la maîtresse des lieux, Christine Ferber y fait des confitures qu’on s’arrache jusqu’au pays du soleil levant… Si un jour vous tombez sur un de ces pots, assurément, vous craquerez…
A gauche de ce noble commerce part une petite route en direction de Turckheim qui conduit presque au sommet du Grand Cru Brand avant de redescendre en serpentant, comme une route de haute montagne, vers Turckheim. Je pense qu’il s’agit là tout simplement du plus bel endroit que l’Alsace puisse nous donner, une rare idée du « beau » dans toute sa splendeur. Si en été, c’est à tuer, que dire de l’arrière-saison….
Ce n’est pas pour rien que dans ma cave, pas mal de bouteilles issues de ce cru prestigieux attendent l’appel de la mémoire…

Celle de ce vinique vendredi est le Riesling Grand Cru Brand de Josmeyer 2007. Un de mes millésimes préférés sur ce cru. Ici le nez est bien ouvert, puissant même. Il dégage une harmonie entre floral et minéral avec une fraicheur très perceptible sans que le vin ne soit encore porté en bouche. Et quand il y arrive, c’est à nouveau une acidité marquée qui emmène le bal sur un fond citrique. Très vite cependant, le vin s’équilibre sur un minéral puissant avec un fond légèrement gras, le tout sans jamais franchir la limite du « trop » parce qu’on est ici sur une grande finesse,…de la dentelle avec un finale énorme entre finesse, à nouveau, et austérité. Du grand art, je vous dis ! Mais je suis de moins en moins étonné de tant apprécier cette qualité, tant l’association entre Jean Meyer et Christophe Ehrhart fait merveille, la biodynamie, apportée par ce dernier ayant, à mon humble avis, transfiguré les vins produits dans cette belle demeure de Wintzenheim.
A propos de Jean Meyer, si vous avez la chance de le croiser et qu’il a, autour d’une table, un peu de temps à vous accorder, ne ratez jamais cela… Rarement, j’ai vu réciter autant d’accords mets-vins aussi originaux qu’intéressants que le jour de notre rencontre. C’est pas pour rien qu’aujourd’hui, au gewürztraminer, j’associe un peu de pain et des tomates fraiches, and that’s all… Avec des cœurs de bœuf, c’est divin !

Dans le genre souvenirs locaux liés à ce que me suggère un vin, je pourrais m’étendre tout au long d’un livre (que je rêve d’écrire, au demeurant), mais là, il faut que je m’arrête pour laisser un peu de place aux autres plumes, juste le temps de penser encore que pour me repaître de ce petit périple, de Wintzenheim à Ingersheim, il n’y a qu’un pas que je n’hésite jamais à franchir pour rejoindre la « Taverne Alsacienne » de la famille Guggenbuhl qui sait aussi ce qu’accueil et accord mets-vins veulent dire.


Jean-Philippe Guggenbuhl

La carte des vins est dithyrambique, pas uniquement limitée à l’Alsace, loin de là, une véritable grotte d’Ali Baba, la cuisine est au diapason… et plus que tout, on se sent… chez soi, et cela, ca vaut tout.

Un peu de blues tout de même de refermer cette page, impatient que je suis de me retrouver à nouveau à la sortie « Saverne »…
La bonne thérapie, c’est rouvrir les bouteilles commentées, face à un livre ouvert de Frantizek Zvardon, un des plus grands chantres de l’image de cette Alsace que j’aime tant.

Mon oenotourisme, lui, il ne s'arrête jamais !