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Pétrole, pétrole !

Pour reparler un peu Alsace sur ce blog, je ne sais pas si Maître Chapoutier a cherché le buzz, il y a quelques jours avec  sa sortie « le pétrole dans un riesling est un défaut » (oui, je sais, je suis elliptique sur le coup), mais certaines sorties ont le mérite de faire parler des gens sages (non, pas moi, jamais) et d’amener à une belle réflexion sur le sujet, car en fait, des impressions de pétrole, on en a tous eu d’un riesling à l’autre, et pas que chez Hugel ou Trimbach.

Tout d’abord, tordre le coup à une idée préconçue : le pétrole n’est pas un arôme variétal du riesling, cela paraît très clair. On serait plutôt sur du floral et des agrumes, surtout les seconds dans les régions plus septentrionales, avec une note citrique qui est souvent dopée par la présence de sulfites ajoutés.  Alors vous me direz : « mais dans ce cas, Trimbach et Hugel » ont bien raison de défendre la présence de terroir à travers cet arôme. Oui et non, on en reparlera plus loin…. Pourquoi ? Parce que d’abord, y en a quand même pas mal qui me diront « Mais si, mais si, moi du pétrole j’en ai goûté dans des rieslings jeunes, d’entrée de gamme où le lien avec le terroir, bof, bof »… et ils auront raison.
De récents contacts avec deux vignerons qui me sont chers, il semble bien que le pétrole (ou autres arômes apparentés) apparaît sur le riesling, terroir ou non, sur des vins de maturités moyennes où notes muscatées qui se transforment vite en quelque chose de plus hydrocarburé signent souvent le vin, et là, Chapoutier marque un point.
Il marquerait bien un autre point quant au fait que ces arômes apparaissent bien plus classiquement quand le moût est très travaillé, trituré : vendanges mécaniques, foulages et pressurages pas très doux semblent bien être des facteurs aggravants. Et c’est d’autant plus sensible que chez les vignerons bio, bioD et/ou adeptes de vinifs natures, ce genre de pratiques est minimal ou absent et que sur un de leurs vins de plaine, jeune, nada, pas de perta oleum.

Oui mais… il faut aussi revenir à la notion de terroir. Et là, je pense, comme d’autres, qu’en dehors du Buzz, l’ami Chapoutier n’a pas voulu s’en prendre à la planète « Riesling classique », je veux dire par là, à l’ancienne, plus représentée par des maisons comme Trimbach et Hugel que par Humbrecht, Ostertag ou Josmeyer, il est vrai. Mais là, on parle bien d’arômes secondaires qu’on retrouve quand même très souvent sur des vins issus de sols lourds de type marno-calcaire comme autour de Ribeauvillé, comme par exemple sur le Geisberg de Kientzler pour en citer au moins une fois un autre, et qu’on ne retrouve que très très rarement sur des sols légers granitiques. Serait-on donc là devant une preuve aromatique d’une quelconque minéralité, mot qui fait frémir tant d’internautes ? Ce qui est sûr, c’est que c’est quand même difficile de ranger la chose dans la famille des floraux.

Et si…, comme souvent tout cela atteignait une complexité égale à celle des sols alsaciens, si tout n’était pas blanc ou noir ? Ce Week-end, je goûtais pour la énième de ènième fois le Riesling Grand Cru Kirchberg 1999 du domaine Louis Sipp. Dès l’ouverture, ce vin, fermé dans sa jeunesse, donne un nez puissant, ouvert, terriblement plaisant et complexe et dans la large palette aromatique proposée, il y a indéniablement des hydrocarbures. Ce vin n’a pourtant pas vraiment connu de vinif chaotique, Etienne Sipp favorisant, entre autres, des pressurages longs et doux….Le vin propose encore beaucoup de maturité surtout en bouche où une pointe de résiduel vient arrondir une tension très présente. Alors un point perdu par Monsieur Chapoutier… peut-être !
Comme rien n’est acquit, le même vin, le lendemain de son ouverture, s’est modifié, a gagné en complexité et les fruits exotiques, croquants, gourmands dominent les débats à tel point que les hydrocarbures ont pratiquement disparu, ce qui ne plaide pas vraiment pour l’expression éventuelle du terroir à travers le pétrole. Bien plus encore et pour bien faire douter tout le monde, chez Louis Sipp depuis 2005, on est en démarche bio avec tout ce que cela implique aussi au niveau de la façon d’appréhender les vinifs… les 2005 sont sur leurs arômes secondaires, clairement, et pas de trace de Petra Oleum… Oui,…mais 2005 avait aussi beaucoup de maturité…

En fait rien n’est simple et il ne faut surtout rien conclure à mon avis. Des amateurs du pétrole, il y en a aussi légion, et les pauvres en seraient probablement fort déstabilisés de goûter autre chose dans leur rieslings gardés religieusement 10 ans en cave. Même chose, en restauration, où, ce classicisme hydrocarburé séduit encore beaucoup et où plus de variabilité aromatique, d’un millésime à l’autre, rend les choses plus compliquées.
Plutôt que jeter les pierres, rassurons-nous qu’il en faut pour tous les goûts, c’est finalement très bien comme cela, et cela ne vaut probablement pas quoi de quoi buzzer la toile.

PS : Merci à Florian Hartweg et à Etienne Sipp pour leurs sages réflexions.