Vendredis du Vin #54:
Soyons Joueurs !

Donne un verre à l’aveugle, il le boira,
Donne-lui la bouteille, il la boira.... aussi.

Ce coup-çi, Anne, la p’tite Graindorge, qu’on appelle aussi la Madame de la Loire qui aime bien déguster entre Fiiiiillllles, elle ne nous emmène pas musarder le long de son fleuve ligérien au long cours… il est vrai qu’il fait bien trop froid, cet hiver est sans fin.
En fait, pour sa présidence des
Vendredis du Vin, pour nous réchauffer l’esprit, l’axe du coude et tout le bazar, l’ingénue se pique de nous faire jouer à ce Colin-maillard vinique qu’est la dégustation à l’aveugle.
Et ben nous, chez les « dingues » à Bruxelles, on est plutôt content de cette thématique. Non pas que pour nous, c’est chouette de déguster à l’aveugle, vu qu’on le fait systématiquement pour nos agapes vendredivinesques, mais bien parce qu’ainsi, ce thème nous ouvre les portes du non thème, comme on faisait au bon vieux temps quand notre groupe de dézingués amateurs de « Vins de Merde » s’est formé avec le hasard et la force d’un météorite entrant en contact avec une fourmi. Sprotch...

On vous dit pas.

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Ça nous laissait donc la porte ouverte à rebalancer toutes nos trouvailles récentes maintenant qu’on était pas obligé de voire rouge, orange, vert ou blanc. Et on s’est pas privé, j’en ai bien peur, non peut-être, Cornemichoubichou ! On a presque rien trouvé non plus, faut dire qu’il y avait du lourd, du liquide qu’avait la puissance naturelle d’un croiseur, des quilles de concours, du pointu, du rare, avec ou sans pommes, bref des machins qui lui auraient fait perdre les atomes de vertus qui lui restaient à Lullu la Nantaise.

On a presque rien trouvé, mais c’est pas grave, on s’est bien marré.

Allez, glouglou, jeunesse !

On a ouvert le feu avec un liquide qu’avait le pif un peu vert. Ça faisait penser à du pinot noir ou à un gamay sudiste un peu épicé lié avec de l’alcool. En bouche, aussi, un poil d’alcool et des épices et pas une longueur démesurée…. Mais, force est de reconnaître que c’était bourré de caractère et que la buvabilité était énaurme. Et le nominé est Contadino 2011, Vino di Tavola Rosso, Sicila, de Frank Cornelissen .

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Donc… premier vin de la soirée et plantage généralisé, personne n’a trouvé à commencer par le type un peu belge, un peu suisse, un peu alsacien qu’est dingo des vins italiens et qui avait bu une autre cuvée , la Munjebel 2010, quelques jours avant (et qui l’avait trouvée bizzaroïde, au demeurant). J’t’aurai Basin, j’t’aurai.

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Et c’est qu’il en rêvait de me niquer l’ôt bougre, au point de commencer ces ébats viniques par un rouge de Sicile, plutôt qu'un classique blanc léger.
Revenons cependant sur terre, dans la norme, avec des bulles comme la seconde quille, car ça commence normalement souvent avec des bulles même si à West Ham, y en a tout le temps des « Bubbles »…
C’m on fuckin’ Bubbles !
Dans c'te quille, au moins, on est certain que c’en est…. des bulles. Pour le reste, le nez fait pas mal penser à la robe… Rouge… comme la fraise, la groseille, mais pas que… y a aussi des trucs plus bizarres comme du Carvi, des herbes qu’on fume. Du vrai Pet Nat comme Michou Bichou les aime.

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Très space en bouche aussi avec cette acidité ultra-mure et ce fruit toujours aussi rouge presque blet. Un peu comme pour le premier vin, il y a plein d’imperfections, mais ça a de la gueule et du glou et c’est là bien l’essentiel.
Côté du jeu.., c’est évidemment introuvable…. Parce que déjà réussir à trouver que c’est du pinot noir qui est la matrice de ce « Le petit Beaufort Bru »t, Vin effervescent d’Alice Beaufort…. Faut être costaud. Mais on va pas lui reprocher à la donzelle de faire des bulles rouges, elle qui se trouve coincée entre Bourgogne et Champagne.

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Z’aurez remarqué… toujours pas de blanc… ah, si, maintenant. Et comme on est en thématique libre, faut s’attendre à un piège gros comme ça !
Au nez, c’est tourbé et beurré, principalement. La bouche est tendue complexe, équilibrée, toujours assez beurrée, amère en finale, longue aussi, la finale. Le tout, très vivant et buvant devant ! Ouimézalors, c’est quoi c’te bestiole ? Y’en a qui disent Chardo pour le beurre, d’autres riesling pour la tension et enfin y en a qui partent sur des pinots blancs ou gris, l’amertume et la tourbe, probablement. Manquait plus qu’on dise chenin. Et finalement, ben, c’est chardo qui gagne avec l’Auxey-Duresses « Les Crais » 2001 de Fred Chossard (Domaine du Chassornay).

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La suite avec « ah qu’il est beau, qu’il est beau ce bonéné »…  Yes, indeed, il est complexe à donf, le pif, avec des fruits blancs, du floral, de l’ananas, et il y a aussi cette bouche à la tension et la fraicheur fantastiques qui emportent le divin liquide à la vitesse de la lumière dans nos tripes, du super glou ! Par contre, à nouveau, merci la présidente, hein. On dit romorantin, on dit Loire, puis finalement on s’accorde quand même pour un chardonnay du Jura…. Bingo ! Y’en a qui tentent « La Tournelle », mais c’est  le Côtes du Jura, Chardonnay « En Chalasses  - Nature » 2010 de Julien Labet… et c’est bien bon !

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Ce n’est pas avec la 5 e quille qu’on va faire les malins dans l’exercice du jour… Au scanner des « spécialistes » que nous sommes, ça donne :
Nez : Pamplemousse, Impression de sucre résiduel, silex mouillé
Bouche : Puissante mais équilibrée, tension +, gros amers, gros agrumes, du minéral et de la longueur
Glou : l’élève a réussi avec mention très bien. Prix du jeune Padawan de la gourmandise.
A l’interprétation des données, c’est assez fanfaron: Pinot blanc d’Alsace pour commencer (mais qu’est-ce qu’ils ont donc tous à…), chenin (malgré le gras), et c'est of course raté, car, ici, c’est le retour du chardo vengeur masqué, plus précisément du Chablis « Vendangeur Masqué » 2010 d’Alice et Olivier De Moor.

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Allez, au suivant (comme dans la chanson). La robe annonce le truc qui en a déjà vu, le genre baroudeur de cave qui a attendu très patiemment son moment. Le pif est assez en retenue mais très fin et complexe, avec pleins d’arômes secondaires infusés… Camomille, Darjeeling Himalaya, confirmation que c’est pas du nouveau-né. La bouche rappelle ces arômes avec beaucoup de gras, une tension moyenne, une certaine lourdeur qui fait penser à une aïeule qu’a pris un peu le soleil. Mais il y a aussi de la classe et de la race dans cette histoire. Y en a plein qui pensent à un Pinot Gris 2003, quand même c’est une manie, à la fin…
En fait on découvre un Hermitage Blanc 1997 de Jean-Louis Chave… et on n’est pas trop étonné… et respect, aussi !

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Allez, passage au rouge, du vrai, pas du niqueur de monomaniaque. Et on débute la série "rouge" avec un vrai machin de soif, glougloutant, salivant comme un boxer, avec juste les tanins et l’acidité qui font un peu débat. Il y a surtout cette impression de cabernet franc trop bien fait (dans le sens positif, comme quand Eva, elle dit, « T’es trop chou ! »). On risque Foucault Poyeux 2005 (on connaît le Basin, il est fan !). Presque bingo ! C’est le Saumur-Champigny « Le Bourg » 2004 des Frères Foucault.
Y a de ces vins, même si on se plante généralement tous à l'aveugle, z’ont une telle forte identité qu’ils sont là pour qu’on puisse faire la danse des canards, en dodelinant du popotin, en faisant les fiers et en beuglant à tous vents « J’ai trouvé », bien qu’on soit pas dans une baignoire. Vous le voyez le tableau ? Au suivant....

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Bon.... attaquer une série par un Saumur des Foucault, c’est pas non plus aborder les choses en légèreté du fruit, non plus. Alors, on se dit, peut-être que la prochaine quille sera plus dans le jus de fruit…. Enfin, c’est ce qu’on demande lors de notre tour de table, question de respecter l’ordre. Et là, y a toujours l’élève du fond de la classe, le Ducobu local qui écoute pas, qui rêvasse encore dans son cabernet… et qui soudainement, lâchant sa Morphée, nous dit, c’est pas à mon tour ? On est gentil, on l’aime bien Duco…. Bu….alors on dit, si tu veux…

Et donc… ça donne… au nez, beaucoup de profondeur, des fruits noirs assez riches, un poil de soleil et du chocolat. Et en bouche, de l’équilibre, de la matière, alors là, oui, plein de matière, des tanins énormes et racés, du sang, de la garrigue, de l’animal. C’est super bon et grand mais, tout, évidemment, tout sauf le machin léger et juteux qu’on avait demandé : Bandol 2005 du Domaine de la Tour du Bon. Sacré Ducobu, va !

08Et là, du coup, maintenant, ça sent le risque, parce que si le suivant est ce genre de glou ultra-buvable mais qui a pas fait de muscu pendant tout le printemps pour plaire aux filles, ça craint l’effet de séquence à donf. Et à la robe déjà, on se dit, ‘tain, c’est pas du gros rouge hyperextrait qui tache, ce machin. Et au nez qui est plein de petits fruits gourmands très frais, tout en douceeeeeur, on se dit re-‘tain, en bouche, ça va pas tenir la route. Oui.... mais c’est tellement juteux, bien foutu, précis, claquant, frais que cette véritable tuerie absolue nous met littéralement à genoux. Avec un fruit comme ça, on n’hésite pas trop, non plus, c’est Jura à fond les manettes. Re-bingo, puisqu’il s’agit là de l’Arbois Trousseau « Trousseau des Corvées » 2010 du Domaine de la Tournelle, pour moi, LA quille révélation du récent salon de Seclin et qui fait vraiment regretter de ne pas avoir eu assez de temps, en Arbois, avec les saint-Glouteurs, pour plus s’y attarder. 

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Après un des coups de cœur de la soirée, peut-être le point d’interrogation. Côté jeu de l’aveugle, le nez d’abord fermé et serré, s’ouvre ensuite sur du confit. Côté bouche, c'est assez lourdingue avec des gros tanins bien solaires. On pense au Sud, évidemment mais pas vraiment du tout à un Corbières rouge « Rozeta » 2007 de Maxime Magnon. Le prototype de bouteille qui a dû avoir un souci, souci qui n’est pas du bouchon, mais un vrai souci, quand même, parce que Maxime, surtout sur Rozeta, il nous séduit souvent !

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Dommage….

Et puis, paf le Zorro, le volià qui arrive avec un nez tellement génial, complexe et fruité. La bouche, elle, est carrément digne du plus grand alchimiste, celui qui réussit à laisser faire les choses naturellement et qui obtient une harmonie totale entre la matière charnue et sanguine, des tanins polis affectueusement, un jus qui fait descendre le breuvage tout seul, une fraicheur qui fait qu’à peine vide, on en reveut.
Disciple, quand tu as un machin pareil à l’aveugle tu DOIS dire Eric Pfiifferling. Inévitablement, t’auras un jour raison et pour peu que t’aies affaire à des gugusses qu’ont pas lu la bible du glou, je te le dis, jeune padawan, à genou d’admiration tu les mettras,et... toutes, tu te les taperas !
Pfifferling, c’est comme le cochon, tout est bon et certainement cet Anglore « Terre d’Ombre » 2011, Vin de France. Quand l’ombre est lumineuse….

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On continue au rayon des grosses tueries avec un vin qui au nez balance un gros fruit rouge bien nature, mais aussi du thé et de la bergamote. On dirait le « Sud » mais c’est pas alcooleux du tout. En bouche, c’est magiquement complexe, je cite, au vol : buvable, belle viande rouge, bonbon, pruneau, sanguin, long, ultra-juteux.
Les filles adorent, c’est vrai que c’est un joujou extra ce Il Frappato, Rosso IGT Sicilia 2010 d’Arianna Occhipinti une dame du vin 
qui en plus d’être belle à croquer fait donc des vins aussi beaux qu’elle. Ah que j’ai hâte de la rencontrer, ELLE !

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Pour la suivante de mesdames les quilles, on a un pif assez cerise à l’alcool, mais dans le mode discret. On sent bien qu’il y a le mode complexe derrière, mais on a pas toute la nuit devant nous, non plus. Et puis, un vin, c’est fait pour boire, pas pour jouer aux parfumeurs. Et on a bien raison de le boire, aussi, celui-là, parce qu’en bouche, c’est splendide, plein d’équilibre et de fraicheur. On a droit à un florilège de notes sanguines, charnues genre Simmental, de fruits noirs et surtout de la sensation minérale plein pot. Et en plus ça descend tout seul. Cette nouvelle tuerie s’appelle Racines 2007 des Cailloux du Paradis de Claude Courtois, un assemblage ligérien de Cabernet Franc, Cot and Cabernet Sauvignon. A n’oublier sous aucun prétexte !

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Pour la pénultième quille, on revient vers un vin de fiiiiille.
Analytiquement, cela donne, au nez, un fruit très majoritaire mais pas très complexe, et, en bouche, une acidité tranchante, avec un côté sanguin très marqué, un bel équilibre global mais aussi une sensation un peu neutre emprise même de lourdeur et des tanins durs en finale.
De fait, beaucoup partent à juste titre vers l’Italie et pour certains, le sanguin avec les tanins sérieux fait penser au sangiovese. A juste titre, puisqu’il s’agit ici d’un Rosso di Montepulciano 2010 des dames de chez Sanguineto. Un vin fait par des dames, certes, mais qui est très loin du velours et de la buvabilité qu’on trouve à Valgiano, Le Boncie, Colombaia, Fonterenza ou Massa Vecchia, tous des domaines où l’on ressent la féminité des vigneronnes jusque dans le vin. Mais sûrement que mes amis Nicolas, Michel et Thierry devraient apprécier totalement.

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On finit en beauté avec un vin au nez terriblement puissant qui balance généreusement du fruit rouge en veux-tu, en voilà, sans intellectualiser, tout simplement généreusement. En bouche, on retrouve ce fruit énorme assorti d’une acidité juteuse. Les tanins sont fermes mais très buvables, on a de la volatile, ce n’est pas complètement fusionné non plus, mais, je sais pas vous expliquer, malgré plein de petits défauts, ce vin s’avère être un pur moment de bonheur avec une âme grosse comme ça. Un de ces vins où j’imagine bien mes potes Guillaume et Antonin, sourire à l’extrême en proclamant « Qu’elle est belle la vie quand elle n’est pas parfaite ! ».

Alors pour les VDVS mois de juin, ce Trebbiolo Rosso IGT Emila-Romagna 2010 de La Stoppa à base de Barbera et de Bonarda…. Pensez-y à ce genre de vins. Et comme, en plus, c’est à nouveau un vin de femme, vous ferez un heureux, rien que d’y penser… moi !

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Voilouuuuuu, on s’est drôlement bien marré à faire cette dégustation qui allait joyeusement dans tous les sens et où on s’est planté tout autant joyeusement surtout sur les blancs. Par contre, et assez bizarrement, beaucoup plus difficile ce fût pour mettre tout cela en page, difficile de trouver un fil conducteur….Et donc difficile de montrer ou de démontrer le ludique d’une dégustation à l’aveugle.

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Peut-être parce que ce genre de dégustation n’est pas un jeu… Peut-être que c’est un outil pour mieux se concentrer, mieux respecter le vin, mieux le comprendre… quoiqu’en termes de respect et de compréhension, j’ai surtout l’impression que c’est en le buvant sans chichis qu’on le respecte vraiment pour ce qu’il est, le vin : un aliment de partage.

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Mais arrêtons de faire les malins et remercions notre présidente de nous avoir bandé les yeux pour mieux y voir….
Tant qu’on ne nous prive pas de nos mains ou de nos lèvres pour mieux caresser, ça roule, ma poule !

Merci aussi à notre illustrateur désormais fétiche : Rémy Bousquet!